Dans un intérieur familial hongrois de la fin des années 1980, une jeune fille réfléchit devant un échiquier, entourée de proches qui étudient, classent des documents ou consultent des livres, dans une atmosphère calme et attentive.

Peut-on élever un génie ? Ce que l’expérience Polgár dit vraiment aux parents

Yuston Grandir & apprendre

11 min de lecture

On tombe sur cette histoire un jour ou l’autre : un père hongrois annonce, avant même la naissance de ses enfants, qu’il en fera des championnes — et il y parvient. La conclusion semble s’imposer d’elle-même, et elle est désagréable : si votre enfant n’a rien d’exceptionnel, c’est peut-être que vous n’avez pas commencé assez tôt. Le livre que László Polgár publie en 1989 mérite mieux que cette lecture. Il contient une méthode étonnamment fine, un projet réellement radical, et une information que presque personne ne retient.

Un projet conçu avant la naissance des enfants#

László Polgár n’a pas découvert les échecs en observant un talent précoce chez l’une de ses filles. Son projet existait avant elles.

Avec Klára, qui deviendra son épouse, il étudie les biographies de personnes reconnues pour leurs réalisations. Il croit y retrouver deux constantes : une spécialisation commencée tôt et la présence d’un adulte profondément engagé. Il en tire une thèse ambitieuse — un enfant en bonne santé pourrait être conduit à un niveau exceptionnel si son éducation était organisée assez tôt dans cette direction.

László Polgár et ses trois filles en 1989
László Polgár et ses trois filles, Judit, Zsuzsa, Zsófia, en 1989. Crédit : Fortepan adományozó URBÁN TAMÁS — FOTO:Fortepan. CC BY-SA 3.0

Le couple aura trois filles : Zsuzsa en 1969, Zsófia en 1974, Judit en 1976. Les échecs sont retenus parce que les résultats y sont mesurables et les progrès visibles dans les classements. Un autre objectif traverse le livre : à une époque où le monde des échecs invoque encore volontiers une infériorité intellectuelle des femmes, Polgár veut démontrer le contraire. Il ne cantonne donc pas ses filles aux compétitions féminines. La suite donnera à cette contestation une portée considérable — Zsuzsa deviendra championne du monde féminine de 1996 à 1999, Zsófia atteindra le très haut niveau international, et Judit figurera parmi les dix meilleurs joueurs du monde, toutes catégories confondues.

La famille obtient que les filles soient instruites à domicile. L’autorisation accordée à l’aînée exige neuf mois de démarches, puis la procédure doit être reprise pour les suivantes. À partir de 4 ou 5 ans, plusieurs heures quotidiennes sont consacrées aux échecs.

Polgár décrit d’ailleurs la journée qu’il imagine pour une « école de génies » : quatre heures de spécialité, une heure de langue étrangère, une heure de connaissances générales, une heure d’informatique, une heure d’éducation morale et psychologique, une heure d’activité physique. Il précise que cette dernière peut se faire ailleurs, et que la répartition doit rester souple. Il prévoit aussi, dans l’heure d’éducation morale, vingt minutes consacrées à raconter des blagues.

Il ne s’agit donc pas d’une activité extrascolaire particulièrement soutenue : toute la vie familiale a été réorganisée autour d’un projet éducatif choisi par les parents.

Un livre plus radical que son avertissement initial#

Le livre "Nevelj zsenit!" («Comment élever un génie») rédigé par László Polgár en 1989.
Nevelj zsenit! («Comment élever un génie») : Livre rédigé par László Polgár sur la base de l'entretien mené par Endre Farkas à Budapest en 1989.

Dans son avant-propos, Polgár précise qu’il ne propose pas d’ordonnance et n’exhorte personne à suivre sa voie. Cette prudence est réelle : il défend le pluralisme pédagogique et admet que chaque famille décide pour elle-même.

Le reste du livre porte pourtant une conviction bien plus affirmative. Tout enfant en bonne santé y est présenté comme un génie potentiel, les parents sont invités à choisir très tôt une spécialité, l’école ordinaire est durement critiquée et les institutions sont appelées à soutenir une éducation intensive. Le malaise que provoque le titre ne vient donc pas seulement d’une caricature contemporaine : il naît du livre lui-même. Lorsqu’une réussite est attribuée à une éducation commencée à 3 ou 4 ans, la conclusion culpabilisante se dessine vite.

Polgár atténue partiellement cette charge. Sa théorie distingue trois dimensions dans le développement d’une personne : les dispositions initiales, l’environnement, et l’activité de l’individu lui-même. L’éducation possède selon lui une force considérable, sans être toute-puissante.

Le plaisir au cœur d’un cadre très exigeant#

La partie la plus utile du livre se trouve peut-être dans les détails de l’apprentissage, qui révèlent une pédagogie bien plus progressive que le slogan ne le laisse imaginer.

Polgár affirme qu’aucun résultat durable ne s’obtient par la coercition. L’enfant doit aimer l’activité et y prendre part réellement ; il parle de lui comme d’un coauteur de son éducation.

Les premières leçons sont très concrètes. Le parent et l’enfant commencent par repérer les cases sur du papier quadrillé. Ils apprennent le déplacement du roi en organisant une course d’un bord à l’autre de l’échiquier. Les pions, puis les autres pièces, sont introduits un à un. Les premiers mois sont consacrés à de petits jeux, à des finales simples et à des problèmes de mat. La partie complète n’arrive qu’après cette familiarisation. La durée augmente elle aussi par étapes : une demi-heure d’abord, puis davantage selon l’âge et l’endurance de l’enfant. Les partenaires sont choisis avec soin, certains plus faibles, d’autres plus forts, afin que l’enfant connaisse la victoire comme la défaite.

Plusieurs principes reviennent au fil des pages :

  • laisser l’enfant trouver un coup ou formuler une idée plutôt que tout expliquer ;

  • ne pas gagner systématiquement contre lui lorsqu’il débute ;

  • proposer des problèmes ajustés à son niveau ;

  • viser environ dix expériences de réussite pour un échec ;

  • consoler après une défaite avant d’en rechercher les causes.

Polgár appelle « socratique » cette manière de guider par des questions. Il observe qu’une tâche trop facile devient plus fatigante qu’un défi bien ajusté, parce que l’ennui épuise l’attention.

Ces gestes sont attentifs, et vous pouvez les emprunter sans emprunter le cadre. Car le cadre, lui, reste décidé très tôt par les adultes : cinq à six heures quotidiennes sur la même spécialité, et un engagement que Polgár souhaite presque obsessionnel.

Un épisode donne la mesure exacte de cette exigence. En 1985 puis en 1986, les filles participent à des marathons d’échecs de vingt-quatre heures à Dresde : cent parties à jouer, trois pauses de vingt minutes pour manger, et un voyage en train de seize heures juste avant de s’asseoir à l’échiquier. La seconde année, les deux cadettes y prennent part avec leur aînée. Zsuzsa remporte les deux éditions avec dix points d’avance, dans un champ composé à 90% d’hommes de 25 à 30 ans. Polgár rapporte l’épisode comme une démonstration : ses filles ont marqué autant de points dans la seconde moitié du marathon que dans la première, preuve selon lui que les enfants ne se fatiguent pas davantage que les adultes.

On peut le lire ainsi. On peut aussi trouver le récit difficilement soutenable. Le livre explique remarquablement comment entretenir un engagement une fois le domaine choisi. Il répond beaucoup moins clairement à une autre question : quelle possibilité réelle l’enfant avait-il d’emprunter un autre chemin ?

L’expérience Polgár n’est pas l’œuvre d’un père seul#

Le récit public retient un père muni d’une théorie et trois filles prodiges. Le livre décrit une réalité bien plus collective.

Une famille qui étudie les échecs
Illustration de la famille Polgár : l'étude des échecs en famille.

Klára Polgár organise une grande partie de ce qui rend le projet possible : elle cherche les manuels, traduit des textes, correspond avec l’étranger, accompagne les filles en compétition, tient la maison. Lorsque ses déplacements l’éloignent, László prend en charge les tâches domestiques. Elle reconnaît elle-même l’écart entre les principes d’émancipation défendus par la famille et certaines contraintes de leur vie réelle.

Les deux parents quittent leur emploi d’enseignant. Polgár évoque des journées de quinze heures et des dépenses consacrées aux entraîneurs et aux livres plutôt qu’à une voiture. La famille constitue une bibliothèque de quatre à cinq mille volumes et un fichier d’environ deux cent mille parties. Un mécène néerlandais finance un partenaire d’entraînement et offre un ordinateur. Un journaliste allemand fournit un programme de base de données et apprend aux filles à s’en servir. Des amis et des joueurs étrangers fréquentent régulièrement la maison.

Les institutions, elles, soutiennent ou entravent : il faut se battre pour l’instruction à domicile, pour les passeports, pour l’accès aux compétitions. Polgár raconte aussi avoir connu une autre famille qui souhaitait suivre une voie comparable et qui y a renoncé lorsque la presse et la radio se sont retournées contre elle. Dans son propre vocabulaire, le génie n’est jamais le produit d’un parent isolé : il le décrit comme une création collective.

Une réussite incontestable, une démonstration limitée#

Les performances des trois sœurs sont exceptionnelles. Cela ne suffit pas à établir que tout enfant aurait atteint un résultat comparable dans les mêmes conditions.

L’expérience porte sur trois enfants d’une même famille, sans groupe de comparaison et sans moyen d’isoler l’effet de chaque élément : l’âge de début, le nombre d’heures, la qualité de l’enseignement, les dispositions individuelles ou la dynamique entre les sœurs. Polgár le concède d’ailleurs de la manière la plus nette qui soit : élever ses filles dans trois domaines différents aurait constitué une démonstration bien plus solide, mais ses moyens ne le permettaient pas — il aurait fallu trois professeurs, trois lieux, un piano.

Un second aveu, plus discret, mérite d’être relevé. Polgár reconnaît n’avoir pas élevé ses trois filles exactement de la même manière. Il dit avoir enseigné le plus de langues à Zsuzsa et parle d’une erreur commise avec Zsófia, dont les cours de langues ont été abandonnés — par manque d’assiduité, estime-t-il, et peut-être aussi de temps. Il précise avoir donné aux trois le même effort, le même soin et le même amour. Reste qu’un père défendant une méthode universelle admet ne pas l’avoir appliquée uniformément à l’intérieur de sa propre famille.

Le livre est par ailleurs un long entretien destiné à défendre une méthode : cette forme donne accès à des détails précieux, mais elle n’en fait pas une étude indépendante. Plusieurs références théoriques portent enfin la marque de leur époque, notamment l’idée que l’être humain n’utiliserait qu’une faible part de son cerveau. Le texte emploie aussi, à propos du handicap, un vocabulaire qui n’est plus acceptable aujourd’hui.

L’expérience conserve pourtant une portée réelle. Elle montre jusqu’où peuvent conduire un apprentissage précoce, une pratique régulière et un environnement riche en ressources — et jusqu’où un préjugé social peut être renversé.

Étaient-elles heureuses ?#

Polgár présente le bonheur de ses filles comme le critère décisif de son expérience. Pour le défendre, le livre décrit leurs rires, leurs amitiés, leurs voyages, et rapporte les impressions favorables de psychologues et de journalistes ayant fréquenté la famille.

Un échange mérite une attention particulière. Zsuzsa, alors jeune adulte, confie à son père qu’elle serait heureuse d’avoir un jour une fille comme elle. Mais interrogée sur la possibilité d’élever ses propres enfants comme elle l’a été, elle répond d’abord qu’elle ne sait pas, puis qu’elle doute de posséder la même capacité de sacrifice que ses parents. L’intervieweur y voit une confirmation éclatante de la réussite du projet. On peut aussi y entendre autre chose : un attachement sincère et un coût lucidement mesuré, dans la même conversation.

Leurs résultats ne prouvent pas l’absence de renoncements, et les soupçons extérieurs ne prouvent pas davantage qu’elles auraient été malheureuses. La question reste partiellement ouverte, comme elle le serait pour n’importe quelle enfance racontée principalement par ses parents.

Ce que vous pouvez en retenir#

La méthode Polgár n’est pas un programme raisonnable pour la plupart des familles, et il n’y a aucune raison de le regretter. Certains gestes, en revanche, éclairent des situations bien plus ordinaires. Un intérêt durable mérite d’être observé sans être aussitôt transformé en projet de performance. Lorsqu’un enfant revient spontanément vers une activité, vous pouvez lui donner du temps, du matériel et une difficulté à sa mesure. Une question bien choisie laisse parfois davantage de place à sa pensée qu’une explication. Après un échec, le réconfort peut précéder l’analyse.

L’histoire invite surtout à regarder au-delà du face-à-face entre un parent et son enfant. Une passion grandit souvent grâce à une sœur, un grand-parent, une enseignante, un entraîneur, un club, quelqu’un qui possède le savoir que vous n’avez pas. Chercher ce relais n’est pas renoncer à votre rôle. C’est reconnaître ce que le livre montre à chaque page sans jamais le formuler ainsi : ce qui a porté les sœurs Polgár, ce n’est pas seulement la conviction d’un père, c’est tout ce qui a été réuni autour d’elles.

La question utile, à l’échelle d’une vie familiale ordinaire, est peut-être celle-ci : vers quoi votre enfant retourne-t-il de lui-même, et de quel appui avez-vous besoin pour l’accompagner sans vous épuiser ?

Sources#

Polgár, László. Raise a Genius! Entretien mené par Endre Farkas. Édition originale : Nevelj zsenit!, Budapest, 1989. Traduction en espéranto par Jozefo Horvath, Budapest, 2004. Traduction anglaise réalisée à partir de l’espéranto par Gordon Tisher, Vancouver, 2017 (version 1.0, 28 juin 2017).

Le texte consulté est donc une traduction de traduction : les propos de l’auteur ont transité par l’espéranto avant d’être rendus en anglais. Les formulations du livre ont été intégralement paraphrasées.

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